CHRONIQUE

100% PÊCHE À LA MOUCHE

Par Mario Viboux

Laisser le temps au temps…

Pour vous remettre dans le contexte, voici un extrait de ma dernière chronique : «Enfin, cerise sur le gâteau, ce mou involontaire a permis au saumon de se ferrer tout seul, en plein ce qu’il faut faire lorsqu’on pêche en ¾ aval (nous reviendrons là-dessus dans ma prochaine chronique).» Nous y voici, alors voyons comment ça marche…

D’abord, lorsqu’un poisson se nourrit en rivière (qu’il s’agisse d’une truite, d’un achigan, d’un omble chevalier, d’un bar rayé, d’un ombre arctique et tutti quanti) il se positionne face au courant, à l’affût derrière une structure (rocher, dépression, arbre mort…) afin de ménager ses forces et de discriminer ce qui dévale dans le courant. Le plus souvent, ce sont des branches, de la végétation ou des détritus quelconques, mais de temps à autre, ce sont des nymphes, des émergentes, des «spinners» (éphémères morts), des crevettes, de petits poissons alléchants ou encore nos mouches qui imitent tout cela et bien plus.  C’est alors qu’il fonce droit sur sa proie pour s’en emparer, se retourner, puis l’engamer en regagnant son couvert. Tout cela en une seconde et des poussières! Si on ferre trop tôt, on lui enlève la mouche de la bouche et si on ferre trop tard, il a le temps de recracher l’offrande. Comme le disait si bien l’écrivain Jean d’Ormesson: «Il y a des jours, des mois, des années interminables où il ne se passe presque rien. Il y a des minutes et des secondes qui contiennent tout un monde.»  

Maintenant, comme une image vaut mille mots, voici une petite anecdote qui illustre parfaitement «quoi ne pas faire». Il y a de cela bien longtemps, je pêchais le saumon à la mouche noyée en ¾ aval dans une petite rivière réputée quand tout à coup, ma ligne se tend. Je ferre plus vite que mon ombre et passe dans le beurre complètement. Caramba! Je sais trop bien pourquoi j’ai «merdé», mais je continue comme si de rien n’était et quelques instants plus tard, un autre saumon attaque et rebelote! Je ferre à la Lucky Luke et perd encore mon client…  Sapristi! 

Je dois absolument me calmer. Je respire un bon coup et poursuis ma quête, mais vous connaissez le vieil adage et pour une troisième fois, je ferre à la touche et «mange mes bas» de nouveau. M-E-R-D-E!  Je m’assieds sur un rocher, ferme les yeux et entame un mantra. Om̐…  Je blague, mais j’avais drôlement besoin de me recentrer! J’entreprends donc quelques exercices de visualisation mentale. J’imagine d’abord le poisson qui s’empare de ma mouche et ces sages paroles de mon vieux maitre Jedi me reviennent: «Laisse le temps au poisson de se retourner, Mario!» J’attends donc un instant qui me semble une éternité, puis je ferre…  BINGO!  Avant de rouvrir les yeux, je prends le temps de regarder ma mouche parfaitement piquée dans le ciseau du saumon imaginaire et retrouve le sourire.

Cela dit, c’est beaucoup plus facile à dire qu’à faire. Voilà pourquoi il existe toute une panoplie de trucs pour y arriver. Certains vous diront d’attendre de sentir une forte pression avant de ferrer, tandis que d’autres vous diront de compter deux secondes (voire plus!) avant de vous exécuter. D’autres encore (et j’en suis) vous suggèreront de garder une boucle de soie d’une longueur de 50 à 90 centimètres sous l’index et de la laisser filer complètement avant de ferrer. Enfin, certains vous diront de toujours repositionner votre soie vers l’aval pour accélérer la dérive de votre mouche et créer un mou relatif.  Bref, vous avez compris que lorsqu’on pêche en ¾ aval, il ne faut surtout pas ferrer à la touche, mais bien laisser le temps au poisson de se retourner avec la mouche dans la bouche. Le plus souvent, lorsque cela est bien réalisé, le poisson se ferrera tout seul, comme un grand.

Ah oui! Ce matin-là, dans ma petite rivière à saumon réputée, j’ai finalement capturé deux grands saumons avant le déjeuner, dont un qui faisait plus de vingt-cinq livres! Vous saviez que Michael Phelps, le nageur olympique le plus décoré de tous les temps avec 28 médailles, dont 23 d’or, a largement eu recours à la visualisation mentale tout au long de sa carrière? Je dis ça, je dis rien…

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