ORIGNAL TROPHÉE
Texte, photos et vidéos
Jonatan St-Germain
Un Boone & Crockett
à l'arbalète!
L’auteur et ses partenaires de chasse posant fièrement avec le super buck dont il est question dans cet article!
[…] L’une des femelles recommence à se lamenter et lâche un dernier cri de désespoir comme pour l’avertir de ne pas y aller, mais le mal est fait!
Ce buck est bel et bien accroché et il ne laissera pas ce nouveau venu lui voler la moindre femelle. Big Boy passe en deuxième vitesse et grimpe rapidement la montagne, abandonnant ainsi ses deux femelles au profit d’une seule et d’un potentiel rival, en l’occurrence moi.
Son panache résonne dans les montagnes. Je commence à entendre le bruit des arbres et des branches se casser sous ses pas.
Il se rapproche!
J’en profite pour avancer encore quelques mètres dans le sentier tout en le provoquant davantage. Je ne le vois pas encore, mais je sais qu’il vient d’atteindre un milieu ouvert, probablement le sentier, car je n’entends plus le son de son panache cogner dans les arbres ni le bruit des branches qui cassent sous ses sabots, mais il me répond toujours.
Je fais signe à Karl de la main, stop! Qui lui, à son tour, fait signe à Maxime d’arrêter. […]
Les 5 minutes qui suivent sont un pur délice, un vrai chef-d’œuvre de perfection. La suite à venir…
Retour en arrière, septembre 2024
Maintenant que j’ai capté votre attention, revenons en arrière, car cette histoire débute bien avant ces cinq dernières minutes de chasse de 2025. Il faut remonter au 16e jour de septembre 2024 au matin alors que ce Master (Big Boy) décide de réapparaitre et prendre possession du territoire. Sa seule erreur cette année-là, a été de passer devant l’une de mes caméras et de me dévoiler sa position, car je dois l’avouer ce n’est pas lui que je ciblais initialement en 2024. Sans dire qu’il venait brouiller les cartes, je devais tenter le coup.
Vidéo de Big Boy en 2024
Big Boy était de retour après deux ans d’absence et il avait bien grandi. Moins de 36 heures séparait cet extrait vidéo et sa présence sur le territoire. Demain 3e journée de chasse, toute mon attention allait être portée vers lui. J’avais enfin repéré un prospect de choix avec un objectif clair, le retrouver.
Ça ne fut pas très difficile!
Big Boy n’avait pas été bien loin et avait déjà constitué un petit harem de trois femelles au pied d’une montagne dans une platière d’environ 4 à 5 hectares adjacente à la rivière.
Deux matins consécutifs à discuter et discuter avec eux jusqu’au lever du vent. Les échanges de calls étaient à couper le souffle! Moi en haut à flanc de montagne et eux en bas au bord de la rivière se rapprochant de moi à l’occasion.
Quelle symphonie incroyable!
Il n’y avait rien à faire et j’ai dû m’y résoudre. Il ne monterait pas nous rejoindre, la pente était trop abrupte et la forêt trop dense. Je ne pouvais pas l’accepter, je savais que ce n’était pas n’importe quel orignal et je devais m’en assurer.
Un plan parfait ça n’existe pas, il y a toujours des impondérables
Avec le temps, on se donne des règles de base en ce qui concerne la chasse et j’allais enfreindre l’une d’elles; aller chercher un orignal en se donnant de la misère!
Mon bon ami Manu a été facile à convaincre, mais mon père un peu moins, et je le comprends. Moi-même j’avais de la misère à me convaincre. C’est pour vous dire comment le défi était ambitieux. Le plan était simple sur papier; le déjouer en le prenant à revers par la rivière.
Le seul hic était que le moyen de transport privilégié ajoutait un élément de complexité peu négligeable soit d’utiliser deux canots en plus d’un portage. Avant même d’avoir une chance de récolter cet orignal, le projet en soi devenait un casse-tête de logistique, mais comme on dit la fin justifiait les moyens.
Contre toute attente, le plan concocté sur l’heure du diner allait se dérouler à merveille, si bien que trois heures plus tard, le plus beau spécimen qui lui (Manu) fut permis d’observer se trouvait à 15 mètres de lui avec une possibilité de décocher une flèche.
Le couperet était tombé et sans appel, la décision était difficile à prendre, mais sans équivoque, il n’y aurait pas de tir! Cruelle décision* ce dû être… Mais revenons à 2025.
* (la suite dans un prochain article: L’éthique du chasseur)
La poursuite de ce gros buck orignal a débuté en 2024 et a procuré des moments de chasse intenses jusqu’au dénouement en 2025.
Travail et persévérance!
Pourquoi ce grand détour en 2024? Parce que chaque histoire de chasse nous apprend quelque chose de nouveau. Certaines décisions du passé peuvent vous hanter à tout jamais. Les décisions d’hier ou d’aujourd’hui, aussi banales soient-elles, ont parfois des répercussions insoupçonnées dans l’immédiat, mais tellement importantes dans le futur.
Ce n’est pas le fruit du hasard, peut-être un soupçon de chance, si finalement à la dernière journée de chasse on a réussi à mettre la main sur Big Boy. Le travail s’était amorcé bien avant. Immédiatement après la chasse 2024, on avait ciblé un secteur prometteur pour ouvrir un nouveau sentier en vue de la chasse de 2025. Une boucle qui nous permettrait de couvrir environ deux kilomètres supplémentaires à proximité du secteur potentiel où se trouvait Big Boy en 2024.
Avant cette dernière journée de chasse 2025, notre trio n’avait pas obtenu une seule opportunité de décocher une flèche en 4 1/2 jours de chasse, mais nous n’avions pas à nous plaindre. À chaque jour on avait eu de l’action, à différents endroits et malgré tout le doute s’installait.
Allions-nous réussir à trouver ce Master?
Big Boy avait passé trois semaines dans ce secteur l’année dernière et l’aurait délaissé cette année?
Impossible!
Malgré l’absence de vidéos confirmant sa présence en 2025, je demeurais confiant et restais persuadé qu’il devait s’y trouver.
Dernier matin, dernière chance.
Les vents prévus aujourd’hui sont nuls jusqu’à 10h00, un matin idéal pour le call. Les possibilités de scénarios se bousculent dans ma tête. On cible alors notre nouveau sentier pour conclure notre chasse même si les signes de gros mâles ne sont pas présents.
L’abondance de vidéos de femelles dans le secteur me rassure et nous réconforte dans notre décision. La recette du dernier matin est simple, une femelle réceptive repoussant les avances d’un mâle mature.
Vidéo démontrant la présence de nombreuses femelles dans le secteur.
Pas un jeune mâle! On ne veut pas que le premier prétendant du coin se pointe le bout du museau. On y va avec un scénario plus ciblé.
Une heure est déjà passée et aucune réponse. On progresse à une cadence d’environ 1,5 km/h, un peu rapide, mais on veut couvrir le plus de territoire possible avant 10h. Aucun souci, il est à peine 7h30, on a tout notre temps et on baisse alors la cadence à 1km/h à l’approche du secteur ciblé. Il reste encore 2,5 heures de bonne chasse avant que le vent se lève.
Une autre heure passe, toujours pas de réponse, mais voilà qu’en approchant le lac sur le versant ouest, une réponse me parvient à l’oreille. Il n’y a aucun doute dans mon esprit. Je fais signe aux gars d’écouter et tout en se rapprochant du lac je continue mon scénario. Arrivé à flanc de montagne je distingue clairement les calls d’une femelle et un mâle dans la coulée du versant sud et j’aperçois au loin à environ 700 mètres, une autre femelle traverser le lac en leur direction.
Après 2,5 heures de marche, voilà qu’un beau mâle nous répond, mais il y a de quoi qui cloche! Le scénario qui se déroule sous nos yeux a des airs de déjà-vu et me rappelle aussitôt de mauvais souvenirs de l’année dernière. Lui en bas et moi en haut en train de se convaincre mutuellement de qui est le plus fort. Je regarde Karl et Maxime, et je leur dis qu’on n’a pas le choix. On doit couper à travers bois pour aller le rejoindre et on se lance aussitôt!
Maxime ferme la marche et pendant que moi et Karl on avance, lui il écoute et quand on arrête il vient nous rejoindre comme si le mâle était parti en avant et que la femelle suivait en arrière. On mène alors un boucan du diable au travers des arbres morts enchevêtrés et tout ce vacarme vient titiller royalement notre buck qui se met alors à être très incisif dans ses vocalises en plus de percuter son panache de toutes ses forces sur les arbres.
Ouf! Il n’est pas content le monsieur.
Je commence alors à y croire, c’est peut-être lui!
Dix minutes plus tard, on rejoint enfin le sentier principal et revenons sur nos pas où on avait passé précédemment, il y a environ une heure. On venait donc de passer du flanc ouest au flanc sud du lac et devions parcourir encore 400 mètres pour rejoindre le haut de la coulée. À ce moment je remarque des pistes fraiches dans nos traces de pas du matin. Ce buck nous avait sûrement entendu un peu plus tôt et il était venu nous rejoindre. Je devais rester focus car peu de distance me séparait de lui à présent et la suite vous la connaissez.
[…]
Rendu à cet endroit, le sentier tourne à 90 degrés en pente descendante vers la coulée. Je me dépêche alors de parcourir quelques mètres vers le bas et ensuite de me tasser du sentier à environ 7 à 8 mètres à l’orée du bois dense tout en prenant bien soin de cibler mon corridor de tir. Je poursuis le scénario avec des frottages intenses et des vocalises provocatrices qui lui feront parcourir les quelques mètres qui nous séparent.
Big Boy une minute avant d’être récolté. Note: on peut même apercevoir l’auteur en arrière-plan dans le haut de l’écran.
Une fois rendu à quelques pas de mon corridor de tir, je dépose délicatement ma palette au sol, j’épaule mon arbalète dans l’axe de tir anticipé et je le laisse faire les derniers pas. Sa prestance était impressionnante, il s’approchait de moi tranquillement avec un léger balancement de la tête affirmant sa domination. C’est à ce moment que le museau apparait dans le télescope, ensuite le panache, le cou, l’épaule et la décoche s’ensuit. C’est comme si je venais de donner une bonne claque sur la croupe d’un cheval. Big Boy fait trois grandes enjambées, s’arrête aussitôt, et tourne la tête en ma direction.
Plus rien ne nous sépare, pas la moindre branche, seulement un grand vide d’air d’environ 5 mètres. Sa stature imposante me fait prendre deux pas de recul et je vois ces yeux devenir très grands, infiniment blancs, avec de toutes petites pupilles, comme s’il venait de comprendre que je n’étais pas un orignal!
Ce regard partagé, si bref soit-il, restera gravé à tout jamais. Il vira tout simplement les sabots et repartit d’où il venait avant de s’affaler quelques mètres plus bas devant ma caméra de surveillance.
Bon visionnement les Masters!
Bonus vidéo de la chasse complète de 2025.
On se prépare à éviscérer le mastodonte.
Note : le pointage Bonne & Crockett de ce véritable trophée s’élève à 198 2/8 brut et 191 6/8 net, lui permettant de faire son entrée dans ce prestigieux club des records.

