ORIGNAL FAIT VÉCU

Texte et photos
Guillaume Cyr

Merci Fiona… Récolte d’un trophée à l’arc!

Le tireur Mathieu (à gauche) et l’auteur avec le trophée dont il est question dans le récit.

La chasse à l’orignal de la saison 2022 fut l’une de mes chasses à l’orignal les plus spéciales jusqu’à maintenant, tant par le résultat que par le chemin pour s’y rendre.

Je quitte Québec pour ma Gaspésie natale, le son de mes vocalises au maximum dans mon 4Runner. Ça y est: une autre saison de chasse à l’arc débute et, comme chaque année, elle amène son lot d’imprévisibilité et d’émotions fortes.

Pour plusieurs, la période de chasse a débuté de façon anormale à l’automne 2022. La tempête Fiona frappait la province avec une intensité particulièrement élevée dans l’Est du Québec.

Je n’avais envisagé aucun scénario dans lequel mes bottes de chasse resteraient flanquées dans ma boîte en plastique remplie de branches de sapin sèches.

Après 357 jours à attendre notre moment favori de l’année, ce n’est pas une petite tempête qui allait nous empêcher de vivre cette passion dès le premier jour permis !

Et c’est là que nous nous sommes prosternés devant Dame Nature. Nous avons suivi la météo de très près tout au long de la journée, notre radio maritime en main, celle-ci confirmait une histoire que nous ne voulions pas entendre. Les rafales et la pluie seraient à leur apogée en pleine ouverture de la chasse à l’arc, le samedi matin.

Je me souviens encore de la pluie torrentielle et des épinettes qui valsaient sous des vents à plus de 100 km/h. Le vendredi midi, peut-être par déni, nous étions encore optimistes à l’idée d’ouvrir la chasse le lendemain matin. Le vendredi soir, la décision était prise : le samedi matin serait consacré à un bon déjeuner et au peaufinage de notre stratégie pour le dimanche.

« Les rafales et la pluie seraient à leur apogée en pleine ouverture de la chasse à l’arc, le samedi matin. »

La stratégie

Bien que la déception fût palpable, notre expérience nous indiquait que cette tempête pouvait aussi constituer une opportunité. De toute évidence, la fureur de la forêt ne nous permettait pas d’utiliser nos meilleures techniques pour déjouer l’orignal ce jour-là.

Notre stratégie était donc établie : pas de chasse active dans le secteur visé le samedi. Cependant, question de réchauffer nos vocalises et d’éviter une 358e journée sans chasse à l’arc, nous allions tout de même marcher tranquillement dans un autre secteur au cours de l’après-midi, à la recherche du moindre indice.

Le dimanche venu, mon fidèle partenaire Mathieu et moi partirions chacun avec notre arc. Mathieu se dirigerait au-dessus de la montagne. Pour ma part, je serai sur le flanc inférieur en mouvement sur un plateau, tentant de faire bouger un orignal intéressant avec des appels de femelle en œstrus.

Notre plan de match était basé sur un facteur important. Lors d’une période de grand vent, l’orignal se sent particulièrement privé de ses capacités olfactives et auditives pour détecter le danger. Puisqu’il se sent vulnérable, les probabilités sont bonnes qu’il tente de s’abriter dans des zones où le vent l’expose moins à cette amputation de ses sens.

Les flancs de montagne qui comportent des parcelles de résineux demeurent des endroits de choix lors de tempêtes où le vent prend toutes sortes de directions. L’orignal peut alors tenter de s’isoler à l’abri du vent, idéalement dans les sapinages, afin d’augmenter sa capacité d’écoute.

C’est avec confiance en notre stratégie que nous abordons ce dimanche à l’aube, dans le calme de la nature. Un contraste frappant avec la veille.

« Les flancs de montagne qui comportent des parcelles de résineux demeurent des endroits de choix lors de tempêtes où le vent prend toutes sortes de directions. »

Le « p’tit suiveux »

La montagne visée donne sur trois flancs principaux : nord, sud et ouest. Pour ma part, je me dirige vers sa partie inférieure ouest. Mathieu, lui, grimpe le flanc nord afin d’atteindre le plateau supérieur, puisque le vent provient du Sud ce matin-là.

Bien tranquille au bas de la montagne, je débute mes vocalises en longeant les zones nourricières. Je m’efforce de lancer des appels dans plusieurs directions dans l’espoir de réveiller un mâle mature qui rôderait dans les parages ou de susciter de l’intérêt qui créerait du mouvement dans le secteur de mon coéquipier. Après une telle tempête, les mâles peuvent être méfiants et s’affirmer timidement à longue distance.

Pendant que je contemplais le soleil s’éveiller tranquillement sur mon plateau, mon partenaire de chasse allait vivre un moment irréel.

Son arc à la main, Mathieu marchait tranquillement dans les zones de transition entre les sapins et les zones de feuillus. Et voilà nos premiers orignaux de 2022 qui gambadent : un jeune mâle et une femelle étaient là, cachés derrière les sapins. Bonne nouvelle : présence d’orignaux à l’endroit prévu !

Le jeune mâle n’entre pas dans nos critères de maturité pour effectuer un tir, mais ces moments sont toujours mémorables pour l’amant de la nature. Les deux cervidés s’éloignent tranquillement sans faire de bruit. Toujours en mode chasse, Mathieu tente quelques légers appels de femelle, sans succès. Après quelques minutes de silence, il tente sa chance avec des appels de jeune mâle ambitieux afin de générer une réaction dans le secteur.

Et voilà, le « powerplay » commence. Un panache frotte les aulnaies à moins de 100 pieds : signe de séduction.

Mon chasseur réplique de la même façon en frottant doucement sa palette dans les feuillus. Il est parfois judicieux de jouer au copier-coller avec l’orignal. Je l’ai déjà mentionné dans une chronique précédente, mais le temps de réaction est primordial dans ces situations. S’il te répond, il est judicieux de procéder à un appel similaire, mais surtout, il ne faut pas lui laisser le temps de réfléchir ! L’attention d’un orignal peut être aussi stable que le vent des Chic-Chocs! Si le chasseur n’use pas d’opportunisme et de rythme dans ses appels, ses chances diminuent drastiquement, particulièrement en période de rut.

« … le «powerplay» commence. Un panache frotte les aulnaies à moins de 100 pieds : signe de séduction. »

La compétition des cervidés est féroce en forêt ! Et la mauvaise nouvelle, c’est que je ne suis pas un vrai orignal, l’ami !

Le moins qu’on puisse dire, c’est que notre homme n’a pas manqué de rythme. La symphonie de « rattling » fait son œuvre et « Math » réussit à gagner du terrain en échangeant la sonorité des feuilles avec l’orignal, qui est de plus en plus intéressé à échanger. Croyant au départ que l’orignal en question est le petit « buck » aperçu plus tôt, Mathieu réalise soudainement qu’il a affaire à un autre spécimen. Le petit mâle du départ est maintenant catégorisé comme un « p’tit suiveux » puisque, clairement, il y a un mâle mature dans le secteur. Et pour qualifier la nouvelle cible, « spécimen » est le bon mot.

Lorsqu’il aperçoit ce mastodonte brassant son panache dans les feuilles, sa poitrine se resserre. Néanmoins, en contrôle de ses émotions, il réussit à s’approcher pas à pas, à moins de dix verges de la bête. Tir vital à sept verges — 7 h 45.

« Lorsqu’il aperçoit ce mastodonte brassant son panache dans les feuilles, sa poitrine se resserre. »

La règle du sandwich

Je vous ramène en bas de la montagne, moins palpitant, il va sans dire.

Je suis juché à un arbre immobile depuis 45 minutes en pleine période d’écoute. Nous avions convenu que, si l’action n’était pas au rendez-vous d’ici 8 h, mon partenaire descendrait tranquillement me retrouver sur le plateau inférieur afin de poursuivre notre chasse en duo dans des zones de rut identifiées préalablement.

Habituellement de nature assez calme, je le trouvais particulièrement bruyant en arrivant à environ 200 pieds de moi. C’est alors que je le vois déambuler avec les bras formant un panache au-dessus de sa tête.

Lorsqu’il me rejoint, il m’apprend qu’il a pu effectuer un tir sur un mâle mature de plus de 50 pouces. Il m’explique le scénario et il est tellement convaincu de son tir qu’il me propose de monter immédiatement chercher l’orignal.

À cet instant, je me permets de lui rappeler la règle du sandwich !

Il y a quelques années, nous avons établi une règle commune après un tir. Afin d’éviter toute mauvaise surprise, la règle du sandwich consiste à s’éloigner de la zone visée et à grignoter son sandwich prévu pour le dîner en sirotant son breuvage. Et arrange-toi pour que ça prenne une bonne heure à manger ton sandwich ! Rien de plus désagréable et angoissant qu’un gibier qui se relève après une recherche précipitée.

« À cet instant, je me permets de lui rappeler la règle du sandwich ! »

Donc, laisse-le mourir tranquillement, à moins qu’il ne tombe sans vie et sans équivoque au point de l’anschuss, comme le nommeraient nos précieux conducteurs de chiens de sang !

Après cette interminable période d’attente, nous entamons la recherche avec le groupe. Cet orignal-là aurait pu être retrouvé les yeux fermés tant il sentait le rut ! Nous découvrons le « master buck » étendu sur le sol, à une cinquantaine de pieds du tir.

C’est la joie. Toute l’équipe devient euphorique devant cette beauté de la nature. La mesure officielle sera de 59 pouces et 7/8. À 1/8 du fameux 60 pouces, il faut être honnête ! Les énormes merrains et les nombreuses pointes de ce phénomène en font un animal des plus spectaculaires. Une grande fierté pour notre groupe de chasseurs et un gros travail d’équipe à construire une stratégie adaptée à la situation météorologique.

Par ailleurs, nous n’avons pas encore reçu les remerciements du « p’tit suiveux ». Il est probablement le plus heureux de l’histoire, puisqu’il a maintenant le champ libre avec demoiselle orignal ! Il n’y a pas de quoi, mon homme.

Mais pour notre part, on peut le dire : merci, Fiona !

Quel buck!  Un vrai trophée d’une largeur de plus de 59 po!

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