ORIGNAL APPEL

Texte et vidéos
Pier-Alexandre Tremblay

Les cris des femelles : une lecture actualisée

P-A TREMBLAY

Depuis mon tout jeune âge, le cri de l’orignal est un sujet qui me fascine. Mon grand-père me faisait jouer ses cassettes de vocalises afin que je m’exerce. J’avais à peine six ans quand j’émettais déjà mes sons de femelles en forêt. Sur la liste d’enregistrement, il y avait une panoplie de sons: la femelle en recherche de partenaire, la femelle en chaleur, la femelle qui proteste, et j’en passe. La gamme de sons était assez vaste.

Depuis six ans, un inventaire de caméras Boly a été déployé sur le terrain, permettant de constituer une bande sonore d’orignaux bien garnie: des milliers de sons de femelles, mâles et veaux, captés à toutes les périodes de l’année. Une attention particulière a été portée aux sons des femelles, dans le but de mieux comprendre leur signification. Les enregistrements proviennent de populations d’orignaux aux densités très variables, allant du nord du Saguenay–Lac-Saint-Jean jusqu’au Nouveau-Brunswick.

C’est en analysant ces milliers d’enregistrements, puis en les corroborant avec la littérature scientifique, qu’une découverte a émergé, une observation qui a modifié la façon d’interpréter le cri des femelles. Les caméras de détection ont permis d’observer qu’à l’approche d’un mâle, près du pic du rut, ce cri ne semble pas une invitation, mais bien une forme de protestation. Ces deux hypothèses, soit la réceptivité et la répulsion, coexistent dans la compréhension actuelle du comportement de l’orignal, sans avoir été clairement départagées. La suite de cet article vise à apporter des éléments de réponse à cette question.

Une femelle protestant vivement à l’approche d’un jeune mâle.

Précision importante : Le but de cet article n’est pas de remettre en question l’efficacité du cri de la femelle, il est d’apporter des données provenant de travaux scientifiques combinés à des observations qui corroborent ces informations. De plus, ces observations, bien que non issues d’un protocole scientifique contrôlé, sont cohérentes avec les résultats obtenus par des études publiées.

Cri et comportement : une lecture croisée

Pour mieux cerner la nature de chaque type de cri, une attention particulière a d’abord été portée aux comportements visuels qui l’accompagnent. L’analyse des vidéos a permis de constater certains comportements récurrents, peu importe la nature du son. Les observations répétitives indiquent qu’une femelle en chaleur, prête à être accouplée, accepte la présence d’un prétendant tout près d’elle, sans crier volubilement ni fuir. En ce sens, Schwartz, en citant Bubenik, mentionne dans Ecology and Management of the North American Moose le meilleur indicateur qu’une femelle soit possiblement réceptive est une réduction de son espace personnel. Lorsque courtisées, les femelles anœstrus (qui n’est pas en chaleur) vont généralement éviter l’approche du mâle, alors que les femelles qui approchent de leur œstrus vont permettre au mâle des rapprochements.

Scène illustrant une femelle visiblement en œstrus puisque le mâle réussit à l’accoupler. Remarquez comment elle demeure silencieuse malgré l’approche du mâle.

À partir de cette prémisse, les séquences de mâles courtisant des femelles ont été analysées. Sur l’ensemble des captations, du nord du Saguenay–Lac-Saint-Jean jusqu’au Nouveau-Brunswick, aucune femelle n’a été filmée criant seule. De plus, chaque fois qu’une femelle criait, peu importe l’intensité, aucun accouplement n’a été observé. Nous sommes bien conscients que les caméras ne peuvent pas tout filmer et que certains cris peuvent survenir avant ou après la captation. D’ailleurs, le duo Dussault-Huot a réalisé une étude dans la Jacques-Cartier, dans une densité d’orignaux de 5 bêtes par 10 km². Après 1400 heures d’observation, les auteurs mentionnent ne pas pouvoir conclure que les femelles crient pour attirer les mâles. Au contraire, elles semblaient plutôt fuir lorsqu’elles vocalisaient.

À cet effet, R. Terry Bowyer affirme «Ces vocalises (plus tard nommé cri de protestation) sont plaintives, ondulant de 3 à 5 s de durée. Les cris de protestation diffèrent des cris des primates, parce que les femelles orignaux vocalisent en réponse d’un mâle qui courtise. Pas durant, immédiatement avant ou après l’accouplement »

La femelle proteste… pour attirer des mâles?

 

Les cris de protestation provoquaient des interactions agressives* mâle-mâle: ce type d’interaction survenait plus de deux fois plus souvent dans les 15 minutes suivant un cri de protestation que durant une période sans cri.La première question qui revient lorsqu’un prétendant s’intéresse à une femelle émettant des vocalises de protestation est la suivante: pourquoi ce type de cri attire-t-il les mâles?

D’abord, les caméras de détection permettent d’observer que la protestation n’est pas nécessairement un message de non-réceptivité. Par exemple, la femelle peut signifier qu’elle n’est pas prête, ou qu’elle n’est aucunement intéressée par le prétendant en question, en tentant de s’en départir. Dans d’autres situations, elle peut être près de son œstrus et utiliser le cri pour signaler que ce n’est pas le bon moment. Dans tous les cas, bien que ce soit involontaire, ce type de cri attire indéniablement des mâles. Voici plusieurs données intéressantes provenant d’une étude publiée en 2011.

Les auteurs de l’étude ont comparé deux périodes de 15 minutes, l’une suivant un cri de protestation, l’autre sans cri de protestation. Voici ce qui en ressort :

  • Une augmentation des cris de protestation a été observée suivant les deux pics d’activité sexuelle: lors du premier œstrus, puis environ un mois plus tard chez les femelles primipares (premier accouplement) ou pour les femelles qui ont un deuxième œstrus.
  • Ces deux pics indiquent que les cris sont liés au rut et émis durant ou près de la période d’œstrus.
  • Les femelles diminuaient leurs cris de protestation lorsque le panache du mâle était plus gros.
  • Les cris de protestation survenaient uniquement à l’approche d’un mâle.
  • Comparativement aux grands mâles, les femelles protestaient trois fois plus à l’approche d’un mâle «moyen», et plus de quatre fois plus à l’approche d’un petit mâle.
  • Les femelles semblent utiliser les cris de protestation pour provoquer la compétition entre mâles et pour réduire le harcèlement des jeunes mâles.
  • Les cris de protestation provoquaient des interactions agressives* mâle-mâle: ce type d’interaction survenait plus de deux fois plus souvent dans les 15 minutes suivant un cri de protestation que durant une période sans cri.
MARK RAYCROFT

Les cris de protestation de la femelle semblent provoquer des interactions agressives entre les mâles. Remarquez comment ce gros mâle démontre son agressivité en abaissant ses oreilles, en tournant sa tête et en montrant clairement le blanc de son œil. Un autre mâle se trouve sûrement à courte distance.

Ce qu'il faut retenir en tant que chasseur

Les données provenant des vidéos analysées illustrent parfaitement ce comportement. Cela dit, en tant que chasseur, cela ne change en rien l’utilisation ni l’efficacité de ce type d’appel. Cette vocalise intéresse énormément les mâles et demeure, selon les observations recueillies, un appel très performant. Elle peut se manifester sous différentes tonalités ou intensités, et une distinction majeure semble s’en dégager.

De manière générale, on note que les cris forts et intenses, combinés à des comportements répulsifs (femelle qui fuit, oreilles baissées), surviennent très souvent lorsque la femelle ne veut rien savoir du mâle, ce qui ne signifie pas automatiquement qu’elle n’est pas près de son œstrus. À l’inverse, lorsque la femelle tolère une certaine proximité, avec des cris moins volubiles émis seulement si le mâle s’approche de trop près ou tente un rapprochement, cela semble davantage indiquer qu’elle n’est pas encore en œstrus, mais qu’elle accepte tout de même ce prétendant.

Sur cette vidéo un beau mâle réussit à s’approcher lentement d’une femelle qui ne laisse entendre que de faibles cris de protestation. Ses chaleurs ne sont pas encore commencées, mais ça ne saurait tarder.

Pour terminer

L’évolution de la technologie, ainsi que la progression de la qualité des caméras de détection, combinées à la littérature, nous apportent une panoplie de nouvelles informations.

En terminant, je continue à m’intéresser avec passion à ce sujet. J’espère que ces données vous permettront de progresser dans vos connaissances sur l’orignal. Il est maintenant temps, de mon côté, de repartir en forêt, au pays des orignaux.

*Interactions agressives: frottement des panaches, combat, charge vers un autre mâle, tentative d’intimidation.

Références: Vocalizations by Alaskan moose: Female incitation of male aggression-2011, Ecology and Management of the North American Moose, Some consideration concerning female moose calls during the rutting period-1999

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