CHEVREUIL ANTICOSTI

Texte et photos
Maxime Dubé

Klondike ou feu de paille?

Étendue des principaux feux à l’île d’Anticosti. Celui du lac Wickenden le plus important dans l’histoire et le second vers l’Est couvrant le secteur de rivière Chaloupe.

Il y a un aspect de l’île d’Anticosti qu’on ne pourra jamais nier; même si l’habitat est essentiellement peuplé d’épinettes, on y retrouve malgré tout des paysages uniques et une foule d’habitats variés. Ces paysages ont été modelés avec le temps par des éléments naturels tels que l’eau, le vent et le feu. C’est ce dernier qui retiendra notre attention cette fois-ci. En effet, comme on pourra le voir, le feu transforme et perturbe rapidement le territoire touché, mais de différentes manières.

D’entrée de jeu, pensons aux deux principaux feux du dernier siècle, soit celui du Lac Wickenden touchant les territoires des têtes de Jupiter 1 et 2, Brûlé de 55, Vauréal 3 et McDonald pour ne nommer que les principaux et le second, celui du secteur Chaloupe beaucoup plus récent dans le temps.

Dans les discussions entre chasseurs, on entend toute sorte d’opinions qui circulent à propos de ces zones particulières, certaines très positives et d’autres, moins encourageantes! Prenons le temps d’analyser ces cellules forestières uniques dans leurs ensembles pour mieux les démystifier. On pourra alors les utiliser plus adéquatement selon la période à l’automne et possiblement y trouver le gros mâle tant recherché!

Comme à mon habitude, mon analyse se portera à la base sur la nécessité pour le chevreuil de trouver des éléments essentiels pour assouvir ses besoins fondamentaux. On doit trouver de l’eau, de la nourriture et de l’abri sans quoi, une zone dépourvue d’un de ces éléments ne retiendra pas beaucoup d’individus. Toujours en considérant que la superficie d’un domaine vital d’un chevreuil à l’île tourne autour de 0,4 km carré, ces éléments doivent être à proximité l’un de l’autre, mais leurs disponibilités peuvent varier au cours d’un automne.

Lorsque les chevreuils arborent leur pelage estival en début de saison, il est plus facile pour eux de gérer leur thermorégulation avec des poils très courts. Ils peuvent donc supporter plus facilement les températures élevées présentes dans les lieux ouverts comme une zone touchée par un feu.

Intensité des brasiers

Une particularité des zones touchées par les feux de forêt sera déterminée par l’intensité du brasier qui y a sévi. Un feu comme celui du centre de l’île a été particulièrement intense et étalé sur une grande période. Cette perturbation a provoqué un grand bouleversement au niveau du sol et on peut y voir dans certaines de ces zones un substrat plutôt mince ayant un effet direct sur la diversité des végétaux qu’on peut y retrouver. À plusieurs endroits, la roche y est exposée directement.

Repousse très clairsemée dans le secteur tête de Jupiter. Résultat des grands feux de 1955 et 1958 qui ont brûlé très intensément pendant de longues périodes.

On peut comprendre assez facilement que sur un sol plutôt pauvre, la diversité des espèces végétales peut être relativement sommaire. Une moins grande diversité crée sans aucun doute une attirance très mitigée pour les cerfs qui y trouvent peu de nourriture attrayante. À l’inverse, un feu de cimes ayant touché seulement les arbres présents, permet à plusieurs espèces végétales annuelles de trouver refuge en ces lieux avec un sol très riche ainsi qu’une forte disponibilité de lumière nécessaire à leur croissance. Deux conditions qui favorisent grandement une nourriture de qualité.

L’accessibilité à une nourriture doit être présente dans ces zones dégagées, mais l’accès à l’eau est également primordial. Cela peut conditionner grandement l’utilisation de cellules forestières touchées par un feu.

Deux situations bien différentes

Lorsqu’on compare le feu du lac Wickenden au centre de l’île et celui du secteur Chaloupe, on peut y voir rapidement la différence entre ces deux endroits. Deux feux avec des impacts très différents.

Feu du lac Wickenden
Celui du lac Wickenden a laissé une cicatrice très étendue sur 777 km carrés avec un noyau très altéré physiquement, et ce, même après une période de 70 ans! Cette zone très affectée est possiblement celle qui possède le moins d’éléments intéressants aux yeux et papilles des chevreuils.

Le code BR qu’on peut retrouver sur les cartes Xpert ou sur le site forêt ouverte indique la présence d’un ancien feu de forêt. De grands secteurs qui ont subi une transformation majeure suite à l’intensité du feu du lac Wickenden.

Photo du secteur têtes de Jupiter. L’intensité du feu et la durée ont perturbé grandement le sol de ce secteur. Regardez la coloration grisâtre dévoilant la roche à nu.

L’aspect qui peut être le plus limitatif concernant ce noyau est la rareté d’îlots forestiers d’arbres matures. Pendant la première partie de l’automne concernant les mois de septembre et octobre, les journées plutôt chaudes à plus de 15 degrés Celsius exigent aux chevreuils d’utiliser ces ilots afin de réguler leurs températures corporelles. Une fois la mue effectuée vers un pelage isolant de couleur grisâtre, cet aspect du territoire devient primordial concernant l’occupation des lieux. Les cellules forestières de plus de 7 mètres seront donc des aimants pour les occupants des lieux dans cette zone qui a été la plus affectée.

Lorsque le chevreuil revêt son pelage hivernal brun et isolant, les journées plus fraîches en début de saison permettent à ce moment de rencontrer plus facilement des cerfs dans ces zones. Autrement, les chevreuils doivent trouver des cellules forestières matures afin de jouir d’une température plus acceptable.

Plus tard dans la saison, cette zone centrale est cependant désertée lorsque la neige s’installe de manière permanente à l’automne dû à un habitat qui offre peu de couvert et de nourriture de substitut encore accessible. On doit alors utiliser les cellules en périphérie de ce noyau afin de retrouver les cellules de bois matures qui offriront ces deux éléments nécessaires.

Concernant la zone périphérique de ce feu qui se retrouve sur plusieurs territoires de chasse, le temps a fait son œuvre et la nature a regarni le parterre en épinettes noires et blanches principalement. On y retrouve une plus grande diversité forestière qui assure autant un apport intéressant en alimentation qu’en couvert forestier selon les besoins des chevreuils aux différentes périodes à l’automne. Certaines zones avec une densité forestière plus ouverte, permettent d’y retrouver une nourriture de qualité, et ce même pendant les périodes plus tardives en novembre. Ces secteurs seront même beaucoup plus fréquentés que les zones ouvertes telles que les plaines pour y retrouver le nécessaire à l’alimentation des chevreuils.

Feu du secteur rivière Chaloupe
Lorsqu’on regarde le secteur de rivière Chaloupe, ce feu a été assez rapide et plus linéaire, ce qui a créé de nombreuses bordures avec des zones de forêt mature indispensables en début de saison.

Un sol peu altéré avec un bagage en semence en dormance et un apport élevé en carbone a permis à ce parterre touché par le feu de se régénérer rapidement et offrir une nourriture de qualité.

Dans ce cas, avec une forte diversité d’espèces végétales d’intérêts, l’utilisation du terrain par les chevreuils est étroitement reliée à la facilité de déplacement sur celui-ci (voire la densité dans les cellules forestières) entre les zones de forêt matures offrant refuge pendant les périodes de chaleur nécessitant un sous-bois plus frais.

Secteur brûlé dans le territoire de rivière Chaloupe. Un feu de cimes en 1983 ayant eu un impact moindre sur le sol. Regardez la coloration verte sur les sections dégagées.

En terminant

Ces deux feux ont eu un impact rapide sur l’environnement immédiat, mais ont eu une progression différente causée par l’intensité du brasier. L’évolution et le vieillissement des cellules forestières sont littéralement conditionnés par cette particularité du feu.

L’approche dans les deux cas, sera toujours basée sur les besoins fondamentaux des chevreuils et en ciblant des éléments tels que les cellules forestières affichant une plus grande hauteur moyenne des arbres et celles ayant une densité plus faible. Vous y retrouverez alors des concentrations de chevreuils peuplant ces secteurs aux paysages si particuliers.

Pour votre prochaine chasse sur ces territoires ayant subi des feux de forêt, ne brûlez pas d’étapes… Repérez les zones sur vos cartes qui vous assureront des concentrations de chevreuils sur le terrain et ainsi la possibilité de faire feu sur le mâle tant recherché.

Bonne chasse!

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